la plage


Le rêve revient souvent : je marche sur la plage où personne ne se baigne jamais, j'y suis quasiment seul. Je pourrais marcher des heures sans m'arrêter tant cette plage est immense ; d'ailleurs, je ne sais pas depuis combien de temps je marche. Je sais qu'il faudra à un moment que je refasse le chemin en sens inverse pour revenir à mon point de départ, mais je continue de marcher, rien ne m'arrête. Comme souvent, je suis sorti en oubliant mon chapeau et le soleil cogne, mais je ne sens rien : l'air du large adoucit la chaleur. Je m'étourdis doucement à marcher ainsi, c'est comme si j'avançais en cherchant quelque chose, mais sans savoir quoi, peut-être seulement à m'étourdir. La marche dans le sable humide donne à mon pas quelque chose d'un peu lourd, solennel, le ralentit, mais mon corps est une machine qui avance coûte que coûte. Plus j'avance et moins j'ai envie que cette promenade prenne fin, plus j'en redoute l'issue : une angoisse grandit que je pourrais fuir en rebroussant chemin, mais à laquelle — pour une raison insaisissable — je sais que je dois me confronter. Lorsque j'aperçois, au loin, un petit attroupement, je sais que ça y est, nous y sommes et alors j'avance beaucoup plus vite, malgré le sable humide, poussé dans le dos par une force prodigieuse, projeté en avant, je me mets à courir vers ces silhouettes penchées sur une forme allongée à terre et recouverte d'un drap blanc, des hommes — dont je ne prends pas le temps d'observer les visages — qui m'invitent à entrer dans le cercle qu'ils forment et à contempler ce qu'ils entourent, sans aucun doute un corps rejeté par la marée et gorgé d'eau, le corps de quelqu'un que je suis persuadé de connaître et il n'est pas besoin de soulever le drap, comme ils sont sur le point de le faire, pour m'en convaincre : je l'ai reconnu déjà, je recule, terrifié : je ne veux pas le voir. Le réveil se fait toujours à ce moment-là, au summum de l'angoisse et de la déperdition totale de soi. Ce rêve se répète avec tant d'exactitude dans les détails que j'en viens à penser — avec une angoisse plus grande encore que celle provoquée par le rêve lui-même — qu'il n'est rien d'autre qu'un souvenir que j'aurais, pour une raison inconnue, complètement bannie de ma mémoire.