ses mains


Quand il a pris mes mains dans les siennes, j’ai su que c’était lui. Après tant de temps, j’ai eu du mal à le reconnaître. Peu importe : j'ai reconnu ses mains, belles puissantes, qui conservent dans le creux des paumes tout le passé toute notre vie ensemble, toute sa vie sans moi. Je ne poserai aucun question, je me fiche de savoir s’il a été lâche, cruel (qui sait ce que fait la guerre dans le cœur des hommes) ; des questions, lui, j’ignore s’il en a, mais je ne lui dirai pas que j’ai été sage (d’ailleurs je ne sais même pas ce qu’est la sagesse). Nous avons vécu tous deux, sans avoir eu la chance de nous voir vieillir. Il est trop tard désormais pour la moindre promesse. Je lui tends mes mains que l’on dit délicates, parfaites pour exécuter les ouvrages de dames. Je ne sais pas si elles traduisent fidèlement ce que je suis, mais tout ce que j’ai à donner à cet homme retrouvé est caché là, dans mes deux mains serrés.

(photo DR)