la présentatrice



Elle prend toujours soin d’offrir à la caméra l’image d’un visage absolument parfait ― nez effilé, front sans rides ― dont le hâle prononcé est rehaussé par le fuchsia des lèvres peintes avec soin, le noir intense des yeux, l’éclat presque orange des pommettes, perfection qui s’étend au reste de la silhouette ― seins rebondis, taille anormalement fine, jambes interminables ― et trouvant son paroxysme dans cet incroyable brasier permanenté retombant sur ses épaules en larges boucles qu’elle caresse en permanence du bout des doigts avant de pincer légèrement son menton, puis de son menton retourner à ses fiches, de ses fiches à ses cheveux et ainsi de suite dans un mouvement perpétuel de poupée mécanique, tout comme cet air étudié qu’elle prend à chaque réponse de son interlocuteur, plein d’une mansuétude feinte et de cette condescendance que les adultes adoptent avec les enfants et les débiles légers, écarquillant les yeux et donnant l’impression de songer dans le même temps à tout à fait autre chose, par exemple, au lancement imminent d’une page de publicités dans un enchaînement presque imperceptible  si ce n’est la soudaine augmentation du volume sonore, tandis que défilent à l’écran des images de soupes instantanées avec pourtant de vrais morceaux de légumes dedans, de barils de lessive senteur lavande, de serviettes hygiéniques et de croisière en Grèce  sans qu’aucun répit ne soit accordé au téléspectateur qu’une fois saisi, elle ne lâchera plus et retiendra le plus longtemps possible  « surtout ne zappez pas ! » ― au moins jusqu’à la prochaine page de publicités, c’est sa seule et véritable mission, si bien que, dès sa réapparition à l’écran, toutes dents dehors, elle le prévient : dans quelques minutes une grande surprise l’attend, quelque chose d'incroyable va se produire et c'est comme si elle s’apprêtait dans un grand geste théâtral, dézippant sa robe bustier couleur corail à exhiber ses seins.

(Andrew Dermirdjian, "Morning light", installation)