le petit maître


Ce peintre n’était pas un grand artiste, mais l’un de ces petits maîtres dont le nom n’a jamais franchi les frontières d’un territoire se résumant à quelques gros bourgs à peine distants d'une journée de cheval, autrement dit un royaume modeste, mais à sa mesure, dans lequel il jouissait d’un succès qui suffisait à son contentement et à sa richesse — car tenter d’étendre plus loin la renommée de son nom aurait été pur orgueil et vaine folie — qu’il avait acquis en portraiturant de sévères bourgeois entourés de leur maison, sèches et froides épouses sanglées dans des robes aux plissés impossibles, fils à l’œil morne, filles dont la blancheur presque livide des gorges et des épaules tranchait avec l’obscurité sépulcrale des fonds, tout ce petite monde appartenant au même royaume d’à peine dix mille âmes dont ils se voulaient les princes et se faisant représenter ainsi, en habit et avec les attributs de prince, par celui dont ils avaient fait leur grand peintre sans que les uns et les autres soient dupes de la distance qui les séparait, en gloire et en magnificence, des princes et des grands peintres. C’est ainsi que le petit maître avait laissé, ici et là, dans des bibliothèques et des galeries désertées, dans des chapelles sombres, les témoignages d’un métier solide, particulièrement dans sa manière qu’il avait de retranscrire le mouvement d’une main ou le tombé d’une étoffe sans pour autant qu’on y retrouve ce qui met tout le monde d’accord dans ces fulgurances inexplicables de la main et de l’œil propres aux véritables maîtres et qui s’appelle le génie.

("Meurtre dans un jardin anglais" de Peter Greenaway)