l'inauguration


Je vis ici des choses si extraordinaires — ou tout du moins m’apparaissent-elles ainsi à mesure que le temps en efface le souvenir — que je me demande parfois si je ne les rêve pas, comme lors de cette inauguration du Grand Opéra qui vient à peine d’être achevé. J’ai pris un taxi pour m’y rendre car c’est assez loin du centre-ville et du bout de l’avenue qui mène à l’aéroport, j’ai vu apparaître, débarrassé de ses bâches et de ses échafaudages, un énorme dôme rose flottant sur le nuage lumineux que formaient à sa base le halo des réverbères et les feux des voitures ; plus nous nous en approchions et plus il semblait s’élever dans les airs, vaisseau surgi d’un autre monde et venu se poser ici seulement pour escale. Des hommes en livrée, tenant des torches, indiquaient aux invités le chemin à prendre, non pas gravir, comme nous apprêtions à le faire, les escaliers menant à la monumentale porte principale, mais longer cette impressionnante pâtisserie de béton que ceinturait une longue pente pareille à celle des ziggourats d’orient ; obéissants, nous suivions les flambeaux en une lente procession silencieuse, les femmes relevant, d’un geste délicat, leur robe et découvrant un pied chaussé de pourpre ou d’or, les hommes arborant de fiers couvre-chefs finement brodés. Je n’ai jamais vu en ville des gens habillés de la sorte et ils constituaient en eux-mêmes une partie du spectacle auquel je m’apprêtais à assister. On nous a invités à nous asseoir sur les gradins en bois du théâtre de verdure aménagé derrière le bâtiment ; distribution a été faite à chacun d’une couverture car les nuits étaient fraîches en cette période de l’année pour demeurer dehors et l’assemblée chatoyante s’est transformée bientôt en une mer soyeuse et mordorée. Le bruit courait entre les travées que de l’intérieur du Grand Opéra, nous n’allons rien voir : en effet, on s’est aperçu avec horreur au cours du chantier que, par une maladresse invraisemblable de l’architecte, un tiers des places de la salle avaient été conçues sans aucune visibilité. Nous avons donc été conviés à inaugurer un théâtre parfaitement inutilisable, à moins que celui-ci — et tout dans cette étrange cérémonie m’incite désormais à le penser — n’ait été conçu pour remplir un tout autre et énigmatique dessein. Je n’ai conservé du concert qui fut donné ce soir-là qu’un sentiment extrêmement brumeux d’où émergent seulement deux images : la robe bleue nuit à traîne de la cantatrice qui semblait la lier à l’orchestre comme une proue à un navire ; les musiciens qui, malgré les lampes chauffantes installées près d’eux, tremblaient de froid et soufflaient sur leurs doigts pour les conserver souples et agiles. Et aussi cette émotion violente : le surgissement dans la nuit de ces mélodies, que je ne connais pas, chantées en français. A l’écoute de ma propre langue, je n’ai pas pu retenir mes larmes.